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L'esprit de la route a passionné l'auditoire de la maison d'arrêt, tout autant que la démarche philosophique de l'écrivain. Avec son sens pédagogique, l'ancien prof d'histoire a su les faire adhérer à la quête douloureuse, aride même de Bouvier, avec ses fêlures, son autodestruction (l'alcool, et trois paquets de cigarettes par jour) qui a concentré en trois ans et demi de sa vie tout ce qui serait ensuite la matière de son oeuvre : « partir pour partir. »
Ils ont été sensibles au fait que « l'usage du monde » a été écrit en six ans, refusé par les éditeurs avant de connaître la vraie consécration vingt ans plus tard, en partie grâce à l'édition d'Étonnant Voyageurs de 1990.
Laut qui a notamment vécu au Japon et au Mexique, leur a fait toucher du doigt l'exigence de l'écriture, cet autre voyage qui nécessite paradoxalement de l'immobilité. « De l'enfermement » ont relevé, connaisseurs, ses auditeurs. Il ne suffit pas de convoquer ses souvenirs : l'art d'écrire, c'est de projeter le lecteur « pendant » ces reconstitutions de ressentis, de vus, de vécu.
Le biographe qui a travaillé durant deux ans sur la correspondance et les cahiers de Bouvier indique qu'il y a des pages entières où il se désespère de ne pas trouver les mots justes, tout comme un peintre ou un musicien devant les exigences artistiques.
Plusieurs détenus ont d'autant plus adhéré au sujet qu'ils ont eux-mêmes voyagé. Philippe (nom d'emprunt) qui a « fait l'Afrique » dit « ça reste toujours vivant. On a toujours la petite photo dans le cerveau, mais pas forcément les mots. » Patrick (autre pseudo), n'a pas eu le temps de se changer après son entraînement de foot pour pouvoir écouter François Laut : « Il nous a tout de suite donné envie de discuter, c'était un véritable partage. Et l'envie de voyager, mais autrement qu'un touriste. » Le jeune homme, tout comme un autre, prépare derrière les barreaux un bac littéraire. Fan de Nietzsche, celui-ci a même posé des questions très pertinentes.
Il fait partie d'une minorité motivée d'une dizaine ou d'une vingtaine de personnes (sur la centaine incarcérée) qui fréquente la bibliothèque. Cette dernière est tenue par quatre bénévoles de l'extérieur, dont trois du secours Catholique. Forte de 4 000 livres, elle espère être un jour informatisée. Le livre le plus demandé est consacré à... Mesrine, mais il y a du choix.
La médiatrice culturelle veut qu'il y ait de la diversité : la prochaine manifestation sera organisée pour la fête de la musique, et il y a des projets de collaboration avec Quai des bulles. Faire en sorte que de « captifs », les hôtes de la rue Brindjonc deviennent... « captivés », comme hier.
Gérard LEBAILLY.